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Jake Jaxson : nouvelle interview avec le roi du porno gay d’aujourd’hui

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On ne vous apprendra rien en vous disant qu’aujourd’hui il n’y a plus beaucoup de vrais réalisateurs de porno gay. Ce qui pouvait être considéré comme un genre cinématographique à part entière dans les années 1970 et 1980 a progressivement perdu en ambition et en clients. Le constat est là : dans notre monde où tout va de plus en plus vite et où tout peut se trouver sur les tubes, peu de gens sont encore prêts à payer pour du x gay de qualité.

Heureusement, il y a toujours eu des gens passionnés pour résister. De vrais réalisateurs qui s’acharnent à proposer des films bandants mais qui jouent aussi avec notre cerveau, nos émotions, qui peaufinent l’image. Et quoi qu’en pensent certains, c’est très précieux de représenter esthétiquement la sexualité.

Comme tout le monde, j’aime bien me mater un ptit porno hard et brut de décoffrage de temps en temps. Mais quand je regarde du bon porn bien fait avec une vraie trame, je prends du plaisir et je passe un vrai bon moment. Je me sens moins compulsif, j’envisage le sexe de façon plus cool, ludique et cérébrale. Et ça fait du bien !

Depuis maintenant un certain nombre d’années, Jake Jaxson est sans doute le plus important des résistants avec son label Cockyboys. Le studio alterne intelligemment des vidéos de porn classiques (mais toujours très soignées dans la réalisation et la photographie) et des projets de porn plus artistiques.

Fin d’année dernière, le réalisateur et producteur était de passage à Paris pour présenter au Festival Chéries Chéris sa collection de courts-métrages réalisés avec Bruce LaBruce. L’ensemble , composé de Diablo in Madrid, Uber Menschen, Flea Pit et Purple Army Faction, est dément.  Il en a profité pour enflammer la soirée des Pink x awards annuelle et aussi tourner un long-métrage arty sur place, en partenariat avec Pinkx : « Le garçon scandaleux », qui oppose aux stars Cockyboys des garçons de chez French Twinks.

Une occasion rêvée pour retrouver ce réalisateur passionné et passionnant et prendre de ses nouvelles. A noter que depuis cette rencontre « Le garçon scandaleux » est sorti et est dispo sur Pink X.

a thing of beauty cockyboys

Bonjour Jake. Avant de parler directement de Cockyboys, je voulais revenir, si tu es d’accord, sur un des événements qui avait marqué ces derniers mois pour ton studio. On présentait en effet Cockyboys comme un label dirigé par le trouple formé par toi, RJ Sebastian et Benny Morecock. Il semblerait que ce dernier ait quitté l’aventure…

Je n’ai pas de soucis à parler de ça. L’amour fait partie de nos vies à tous et c’est très important. D’ailleurs nous avons en chantier une collection de livres appelés « Cockyboys Ink ». Ce seront des sortes de guides basés sur notre expérience et celles de ceux que nous avons rencontrés. On y parlera librement des différentes façons de s’aimer, de ce que c’est que de pratiquer le couple libre ou le polyamour. Ce sont des sujets qui me tiennent à coeur et vis à vis desquels il y a encore beaucoup d’incompréhensions et de préjugés.

C’est quelque chose que nous avons pu ressentir en tant que « trouple » – puisque c’est l’expression que l’on donne. Les gens pensent souvent qu’il ne s’agit que de sexe mais c’est ,je pense, quelque chose de bien plus complexe, plein d’émotions et d’énergies. Ce n’est pas quelque chose pour tout le monde mais pour ceux qui en font l’expérience un jour, je pense que c’est une chose unique à vivre et très enrichissante, qui ouvre de nouvelles perspectives.

Quand on est en couple avec deux personnes, on revoit son ressenti face à la peur de perdre l’autre, la jalousie. C’est un nouveau territoire.

jake jaxson rj sebastian cockyboys

Avec RJ et Benny, nous avons été ensemble et nous avons travaillé ensemble pendant 8 ans. Quand on a rencontré Benny, il avait 23 ans. Nous sommes tombés amoureux de lui et nous pensions passer le reste de nos jours avec lui. Je pense que c’est toujours le cas quand on tombe amoureux de quelqu’un. En tout cas, c’est mon cas car je suis quelqu’un de romantique et d’optimiste. Je veux vivre l’instant présent et me dire que tout est possible.

Après, il y a des choses dans la vie qui peuvent nous dépasser. Il y avait un écart d’âge entre nous, nous n’étions pas au même stade de notre vie. RJ et moi avons une quarantaine d’années et savons ce que nous voulons faire. Benny, au fil des ans, s’est découvert d’autres centres d’intérêt : il s’est passionné pour la méditation, il est devenu prof de yoga… Il avait envie d’autre chose que notre studio et il a poursuivi cela. Il a ainsi rejoint un monastère bouddhiste dans le désert californien. C’est un programme qui dure pratiquement 3 ans.

Forcément, nous étions tristes de ce départ mais je dirais qu’il s’agissait là d’une tristesse joyeuse car nous voulions et avons toujours voulu qu’il soit heureux. S’il trouve sa voix ainsi, c’est fantastique. Et je tiens à dire que je l’aimerais toujours et que je suis fier de lui.

Son départ a forcément changé des choses car désormais nous gérons Cockyboys à deux, RJ et moi. Nous avons pris cela comme un nouveau défi et je pense que nous avons réussi.

taylor reign calvin banks dillon rossi

Les années passent et vous restez en effet fidèles à votre vision en proposant régulièrement du porno gay divertissant, qualitatif, esthétique. Et c’est devenu très rare…

J’ai toujours voulu faire du porno gay quelque chose d’artistique et c’est quelque chose qui me tient énormément à coeur. Aujourd’hui, le défi est d’être à la fois ambitieux et conscient de comment les choses fonctionnent. Quand on fait des films ou des fictions dans l’industrie du porno gay, ce n’est pas la même chose que pour le cinéma classique. La logistique est souvent complexe à gérer. Ce n’est pas évident de demander à un de nos modèles de se rendre disponible pour trois semaines de tournage par exemple. L’économie du porno est plus restreinte, nous n’avons pas des millions pour tourner. Je pense que cette logistique qui ressemble à un puzzle dont il est difficile de rassembler les pièces décourage beaucoup de monde et encourage à aller vers la simplicité.

Faire un épisode d’une de nos web séries prend une semaine. Tourner une scène plus classique prend une journée. Si je ne faisais que des choses très scénarisées, je ne pourrai simplement pas faire autant de contenu et faire vivre notre studio et nos modèles. Je suis content de la balance que nous avons pu trouver. Nous alternons des gros tournages ambitieux et des scènes plus traditionnelles dans lesquelles nous insufflons tout de même notre style, notre amour et notre humanité.

Notre démarche est toujours sincère et je pense que nos fans nous suivent pour ça. On leur propose toujours un contenu créatif et authentique, on ne leur ment pas sur nos productions. De plus en plus de labels ou studios vendent leurs sorties comme des films alors que ce ne sont que des scènes mises bout à bout avec juste deux-trois minutes de dialogues souvent insipides et mal joués. Ils ne le font pas sérieusement, c’est leur choix et ils en ont le droit. Moi je veux proposer un vrai divertissement, réfléchi et bien fait. Des choses qu’on regarde et que l’on n’a pas honte de regarder. Des films pornos qu’on ne se sent pas coupable d’aimer, d’évoquer avec ses amis ou sur les réseaux sociaux. Je ne veux pas faire des choses « coupables ». La plus belle des récompenses est de voir des spectateurs de notre site qui sont fans et fiers de l’être. Trouver le porno beau, c’est l’assumer et c’est assumer davantage sa sexualité et qui on est.

kiss hug fuck love cockyboys

A contrario, être réalisateur de films pornographiques permet une liberté créatrice fabuleuse. Si je travaillais sur une série pour une chaîne télévisée, je devrais me battre tous les jours pour défendre mes idées, je devrais faire des compromis artistiques en permanence. Là, je fais les choses comme je le souhaite, à ma façon et c’est génial !

Je mentirais si je disais que cette difficulté à produire des films aujourd’hui ne me rend pas fou. Moi j’ai envie de raconter des histoires qui parlent de façon honnête, franche, de sexualité. Quand on va au cinéma, on vit une expérience mais il manque quelque chose à cette expérience. La sexualité n’est jamais représentée comme elle est dans la vie. On ne la montre pas entièrement, on s’interdit toujours de la représenter. C’est un vrai manque dans nos vies. Car le sexe fait partie de notre vie, de notre quotidien. Il n’y a pas une journée qui passe sans qu’à un moment donné on ne pense au sexe ou qu’on n’ait envie de sexe. Et cette absence de représentation à travers un art populaire fait que l’on entretient un rapport ambigu et parfois négatif vis à vis de sa sexualité.

taylor reign allen king plan a trois

On se dit que ce n’est pas bien, que ce n’est pas normal. Mais c’est normal ! A travers mes films, je veux montrer que le sexe est quelque chose de positif. Ca libère le corps et les émotions et on ne devrait pas en avoir honte du tout !

Le porno gay que je fais, je le veux beau, nostalgique, inspirant. Si je fais ce métier ce n’est pas pour changer la perception que les gens ont du porno. C’est pour changer la perception qu’ils ont du sexe. Je veux que les spectateurs regardent nos productions en se disant « Ils s’amusent, c’est beau de prendre du plaisir, je veux être comme eux ». Envisager le sexe comme quelque chose de positif et pas quelque chose de sale c’est à mes yeux une chose essentielle et ça permet d’affronter bien des traumas ou des peurs.

C’est particulièrement important quand on est gay. Beaucoup de garçons doivent encore supporter un regard culpabilisant sur leur homosexualité et commencent leur vie sexuelle dans une relative gêne, dans le secret ou avec un peu de honte. J’ai connu cette culpabilité et aujourd’hui en faisant ce que je fais je me sens tellement en paix avec moi-même ! J’ai appris avec les années à me réconcilier avec mon corps et mes envies et ça fait un bien fou de s’autoriser à s’aimer, de savoir communiquer sur ses désirs et de les vivre.

S’aimer comme un être sexué et sexuel c’est formidable. Je souhaite à tout le monde de jouir sans avoir une quelconque honte.

the haunting cockyboys

Comment se passe concrètement l’organisation actuelle ?

Je travaille sur les scénarios et les idées des scènes et nous tournons notamment les séries ensemble avec RJ Sebastian. Il y a aussi des scènes que RJ supervise seul. Notamment quand ce sont des scènes classiques, on a envie que les garçons se sentent libres de poursuivre leur envie du moment et on veut les laisser prendre du plaisir et s’exprimer dans le cadre le plus intimiste possible.

Je précise que chez nous les modèles se choisissent eux-mêmes. Ils ont vraiment envie de tourner et coucher ensemble. Ce qui n’est pas le cas partout.

the stillest hour cockyboys

Outre l’aspect artistique, ce qu’on aime chez Cockyboys ce sont bien évidemment les garçons qui sont toujours sublimés et plus beaux que partout ailleurs…

On me dit souvent que nos modèles sont magnifiques voire irréels. Ce que les gens ignorent, c’est que souvent ces garçons, quand ils commencent à tourner pour nous, sont loin d’être pleins d’assurance. Et en les sublimant et en les voyant prendre confiance en eux je suis le plus heureux des hommes. Je pense qu’il y a peu de gens sur cette Terre qui se trouvent fabuleux et attirant. Tout le monde a des complexes ou des choses à régler avec son corps.

Bien évidemment que les garçons que nous choisissons, outre leur personnalité et leur style, je les trouve beaux. Mais je tiens aussi à ce qu’ils aient quelque chose d’authentique, de naturel. Je suis contre cette représentation d’un porno gay avec seulement des garçons très musclés qui aspirent au « toujours plus ». Je répète le plus possible à mes modèles qu’ils sont beaux et pas seulement physiquement, que nous les faisons tourner parce qu’ils sont bien comme ils sont. Je veux qu’ils se sentent biens dans leur peau. Les Cockyboys sont des garçons qui nous stimulent dans tous les sens du terme et pas juste parce qu’ils sont sexy. Ils dégagent quelque chose qui forment un tout. On les désire mais on a aussi envie de les aimer.

gabriel clark carter dane

Et ces modèles ne sont pas interchageables, il y a un vrai suivi.

Beaucoup de producteurs sont dans une frénésie de nouveauté. Ils veulent toujours dénicher de nouvelles têtes. Pour moi ce qui compte c’est de travailler avec des gens que j’aime, qui m’inspirent et qui sont bons dans ce qu’ils font.

Par exemple, il nous arrive souvent d’accueillir des gens chez nous qui avaient déjà tourné ailleurs. C’était le cas avec des garçons comme Taylor Reign ou Calvin Banks qui sont arrivés chez nous en étant déjà très pros. Moi ce qui m’intéresse avec eux c’est de les montrer comme on ne les a jamais vus. De m’attarder sur leurs différentes facettes, leur personnalité, matérialiser une part leur énergie. Et les suivre, montrer leur évolution.

levi karter ashton summers

Cela fait un moment que les studios sont concurrencés par les cams ou Onlyfans. Quel est ton point de vue là-dessus ?

S’il y a bien une chose que je ne peux pas reprocher à Onlyfans  et aux cams, c’est que cela peut permettre à des modèles de gagner plus facilement leur vie. Je suis le premier à encourager les modèles à créer leurs propres contenus et explorer leur part créative s’ils le souhaitent. Levi Karter a par exemple réalisé plusieurs petits films pour nous et c’était super.

Ceci étant dit, notre studio est je pense particulier. Nous mettons toute notre énergie dans la création d’un contenu que nous souhaitons beau et apte à sublimer nos modèles. Nous voulons que les Cockyboys soient montrés sous leur meilleur jour, que leur beauté soit transcendée à l’écran. Nous leur proposons des contrats qui leur permettent de faire leur travail dans de bonnes conditions. Et forcément, ça ne nous enchante pas si l’un d’eux va partager des vidéos mal filmées, où il n’est pas à son avantage et ou il peut éventuellement renvoyer à l’image une forme de pornographie qui n’est pas en accord avec celle que nous défendons.

Moi ce que j’ai envie c’est que l’on crée ensemble la plus belle chose qui soit.

all saints cockyboys calvin banks

Il y a aussi la domination des tubes…

Je pense que les gens paieront toujours pour quelque chose qui leur apporte quelque chose de différent. Nous essayons d’offrir quelque chose d’unique, un porno gay comme divertissement et nos abonnés savent que nous les considérons et faisons tout notre possible pour leur offrir de la beauté, de la qualité, quelque chose de stimulant.

On ne vendra jamais une production comme un film via le marketing alors que le film en lui-même a été réalisé toujours dans le même appartement, le même décor, avec le même canapé.

Quand on présente un film ou une série, on tient à ce que soit original : ces dernières années nous avons fait des parodies de télé-réalité (Roadstrip), des comédies (One Erection), des productions horrifiques (The Haunting), du x teinté de poésie (A thing of Beauty), un thriller psychologique (The stillest stour), des sagas sur le Bien et le Mal (Answered Prayers)… Je ne veux pas refaire deux fois le même film, je trouve ça atroce ! Je veux proposer des choses, essayer, quitte à parfois déplaire ou me rater. Je veux évoluer et ne jamais céder au cynisme.

Souvent certains parlent de Cockyboys avec les yeux en l’air comme pour dire « Ohlala ils se prennent pour qui avec leurs histoires ? ».  Je leur réponds que désolé mais oui le porno peut être créatif. Pourquoi le porno et le sexe devraient être vides, rangés dans une petite boite loin des autres aspects de la vie et de l’art ? Le sexe est quelque chose de super, qui mérite d’être célébré, considéré, filmé et transcendé.

cockyboys porn film festival berlin

Un des grands bouleversements récents du porno gay récemment c’est aussi la banalisation de la Prep qui rend le bareback beaucoup moins polémique si on peut dire. Vous avez d’ailleurs vous-mêmes commencés à faire des scènes sans préservatif…

C’est un sujet vraiment sensible et auquel nous avons longuement réfléchi. J’ai toujours été contre le porno bareback avant l’apparition de la Prep car pour moi la santé de nos modèles passe avant tout. Ils sont tous testés et ils savent qu’ils doivent faire attention car le sexe est aussi leur façon de gagner leur vie. Et moi je me sens bien évidemment responsables d’eux.

Avec l’apparition de la Prep, pas mal de choses ont évolué. Plusieurs modèles m’ont parlé de leur désir de tourner sans préservatif car il la prenait et avait une sexualité épanouie et responsable (ils savent qu’ils doivent avoir un suivi médical et faire attention car la Prep ne protège pas contre les IST). J’ai décidé de faire des scènes sans préservatifs pour montrer cette autre façon de vivre sa sexualité qui à mon sens n’a pas lieu d’être condamnée. Mais je veux aussi montrer en introduction de ces scènes les conversations que peuvent avoir les jeunes gens d’aujourd’hui à ce sujet.

On voit dans nos scènes dites « bareback » les garçons parler de Prep, du fait qu’ils se fassent tester, qu’ils sont responsables. Ca n’est pas la chose la plus érotique ou fun à voir pour le spectateur mais c’est important pour nous de le faire, d’être pédagogique.

Et je ne pousserai jamais un de nos modèles qui ne couche qu’avec des préservatifs à se mettre sous Prep et tourner bareback.

Peux-tu nous en dire plus sur ton dernier film tourné à Paris, « Le garçon scandaleux » ?

Pour moi c’est un enchantement de tourner un film en France et qui plus est à Paris. C’est une ville qui me réjouit à chaque fois que j’y suis.

Notre défi pour ce film était de de faire un film porno gay en France qui ne soit pas cliché. Pratiquement tous les films x réalisés dans votre capitale par des américains sont pleins de clichés ! Je veux éviter ça. On a essayé d’éviter les accordéons et les baguettes (rires). C’est une fiction basée sur le fragile équilibre qu’il peut y avoir entre l’optimisme et le pessimisme, entre un regard un peu cynique et une envie d’aller vers l’autre.

En tant qu’américain, Paris m’apparaît comme une ville à la fois romantique et ouverte sexuellement. C’est tout ce que j’aime.

« Le garçon scandaleux » est disponible pour les abonnés à PinkX et sur le site de Cockyboys

Le Gay Désir. Le blog français d'actualité du porno gay.