1970

ÉQUATION À UN INCONNU de Dietrich de Velsa : le désir, les fantasmes, la peur

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C’est un film rarissime qui a l’honneur d’être de temps en temps projeté dans des cinémathèques ou des festivals. Equation à un inconnu, unique long-métrage de Dietrich de Velsa (nom d’empreint de l’artiste Francis Savel / Frantz Salieri) est une des perles rares du porno gay français des années 1970. Une oeuvre de celles qui nous rappellent que, oui, le porno est bien un genre cinématographique à part entière quand il le veut. Exigeant, chaud, expérimental et onirique, ce film nous emmène très loin et marque profondément.

Après avoir suivi deux garçons inscrivant à la craie le nom du long-métrage, le spectateur est plongé en plein match de foot. Sur le terrain, un jeune joueur se blesse. Aux alentours, des hommes se lancent des regards ambigus. Après la partie, on est propulsé dans l’atmosphère moite des vestiaires. Et déjà là, Dietrich de Velsa impose son style avec une scène de douche d’une beauté à tomber à la renverse. C’est le paradis des petits culs, on a l’impression d’être dans un rêve. C’est absolument banal mais c’est capturé à l’écran comme la plus grande merveille du monde. On en prend plein les mirettes et le désir monte furieusement.

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Le jeune joueur de foot blessé se voit masser par un de ses camarades. La tension sexuelle s’accentue de façon lente, croissante. Les modèles ne sont pas particulièrement beaux mais le filmage les rend diablement érotiques. Le corps masculin est sublimé, le sexe est somptueux. Un garçon observe discrètement les ébats des footeux. Ce garçon c’est « la figure principale », le jeune héros du film incarné par le très troublant Gianfranco Longhi. Cette première scène jouissive et voyeuriste va ouvrir son appétit sexuel. Il repensera à cet instant en se masturbant plus tard, une fois rentré chez lui.

Petit à petit, Equation à un inconnu mélange un réel grisâtre où l’homosexualité se vit de manière clandestine à des rêves moites tantôt hédonistes tantôt hautement chargés en mélancolie. Comme pour nous dire que finalement le sexe est un songe, un ailleurs qui nous amène à nous échapper du quotidien. Quand on fait du sexe, toutes les étiquettes sautent, l’humain n’est plus pareil. Il n’y a plus de règle, de morale, de sale. Juste de l’expérimentation et du plaisir.

Tout le métrage a ce je ne sais quoi d’hypnotique. On est complètement happé par les images, par une façon tour à tour inventive, maîtrisée, poétique ou cauchemardesque de matérialiser la torpeur du désir et du plaisir sur grand écran. Gianfranco Longhi est un éphèbe, un ange hors du temps, complètement magnétique. Il a ce truc enfantin qui donne envie de lui faire des câlins mais il a aussi ses démons. On devine la solitude qui le ronge et le fait souffrir mais on le voit aussi prendre le rôle du bourreau.

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Sur le papier, le film enchaîne des scènes autour d’un canevas assez classique : des étreintes furtives et parfois sauvages dans des vestiaires, dans un bar un poil glauque, en extérieur, dans un garage… Mais tout est transcendé par une mise en scène d’une folle inspiration, un geste de cinéma qui propage quelque chose d’obsessionnel. Et obsessionnel, le jeune Gianfranco Longhi l’est indéniablement ici alors qu’il se retrouve pris d’une soif insatiable de sexe.

Les jeunes hommes cherchent tous « un coin tranquille » pour s’amuser et s’oublier. Puissance des regards et des sous-entendus chargés de malice.

Les images de l’oeuvre de Dietrich de Velsa nous secouent par surprise, titillent nos désirs et notre perversité enfouie. Elles rendent excitantes et troublantes ce qui paraît à priori sale (comme lors de la scène dans le bar où au sous-sol un garçon finit par mettre à disposition sa bouche et le reste face à des mâles qui le dominent jusqu’à ce que le dernier, plus âgé, le gratifie d’une golden shower). Elles se révèlent caressantes comme un rêve (un tour à moto avec un beau mec choppé à une station service) ou furieuses et ténébreuses (une scène d’orgie finale qui flirte avec la névrose, aussi bandante qu’inquiétante par moments). Ce long-métrage fait l’effet d’un poème, diffuse son étrange parfum qui fait tourner la tête.

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Si visuellement Equation à un inconnu a quelque chose de renversant, ce trip porno qualifié de certains comme un chef d’oeuvre absolu du genre marque également à jamais par son travail sur le son. Il y a l’érotisme brûlant des bruits du sexe. Des envolées musicales chargées en nostalgie et en mélancolie. Les bruits diffus de l’extérieur aussi. Le bruit de la ville, des gens, de la nature, le chant des oiseaux. Dans ses plus grands moments l’oeuvre parvient à matérialiser de façon extraordinaire cet état de transe qui peut aller avec le sexe. Tout est flou, c’est l’ivresse, on ne sait plus où l’on est. C’est comme une gueule de bois bizarrement excitante, comme se faire réveiller alors que quelqu’un est en train de nous toucher pour nous faire jouir. Le son, comme les images, surprend. Il peut être caresse ou poison, plaisir ou désespoir.

Il y a des plans qui constituent de vrais chocs esthétiques ou qui déclenchent des émotions physiques presque inqualifiables. La douche du début. La vision de l’acteur principal, excité, nu dans ses draps. Le sous-sol du bar et l’excitation du vice. Le billet mis dans la combinaison du garçon de la station service. L’échappée nocturne en moto. L’orgie sonore dans le garage avec les bruits du petit matin. Le travelling avec le beau garçon à blouse abandonné après l’orgasme. Le final surréaliste où les amants se dévorent presque comme des vampires. Les pieds sales d’un jeune homme qui attend. Et surtout, encore et encore, le visage et le regard de l’obsédant Gianfranco Longhi.

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A travers lui, le portrait d’un jeune gay qui vit ses envies et se laisse consumer par elles. La soif ne cesse de grandir, dans la réalité comme dans le fantasme. Et en même temps il y a la peur d’être condamné, d’être destiné à la solitude, le besoin d’être aimé. En arrière-plan il y a ce coloc/ami/amant/amoureux qui est là et qui pourrait constituer la promesse d’une grande histoire. Mais est-ce possible ? Est-ce que cela va avec le reste ? Est-ce assez ? En a-t-on envie et est-on prêt à le vivre ?

Sans mal, Dietrich de Velsa parvient à signer un des meilleurs films pornos gays de tous les temps avec cette oeuvre ambitieuse, personnelle et dense qui joue avec notre entrejambe comme avec notre cerveau et nos émotions. C’est beau.

Film sorti en 1979. Vu à la Cinémathèque Française en juin 2019 dans le cadre de la Rétrospective Libérations sexuelles, révolutions visuelles.

Le Gay Désir. Le blog français d'actualité du porno gay.